Jack Campbell
Vaillant

À Jack M. Hemry (LCDR, USN, retraité) et Isis J. Hemry, mes parents. Un mot que je n’ai pas dit assez souvent : merci.


Pour S., comme toujours.

Un

Deux des cloisons blindées entourant la batterie de lances de l’enfer trois alpha du croiseur de combat Indomptable de l’Alliance brillaient comme neuves. Elles l’étaient au demeurant : les fragments déchiquetés d’origine avaient été découpés et l’on avait riveté un nouveau matériel à leur place. Les deux autres parois du compartiment hébergeant la batterie avaient sans doute été labourées par les tirs ennemis, mais elles restaient en assez bon état pour qu’on les conservât. Les projecteurs de lances de l’enfer proprement dits, équipés de fixations improvisées qui n’auraient sûrement pas trouvé grâce aux yeux d’une équipe d’inspection de la flotte (mais les plus proches de ces équipes se trouvaient pour l’heure dans l’espace de l’Alliance, à une distance incommensurable), montraient eux aussi les traces de réparations récentes. En attendant, tant que la flotte resterait piégée au cœur de l’espace syndic, l’essentiel était que ces batteries fussent de nouveau prêtes à précipiter leurs javelots chargés de particules sur l’ennemi.

Le capitaine John Geary parcourut des yeux la rangée de servants des lances de l’enfer. La moitié de ces spatiaux n’étaient pas familiarisés avec cette batterie : on avait phagocyté d’autres équipes de serveurs du bâtiment pour pallier les pertes subies dans le système stellaire de Lakota. Tout comme leurs armes, deux des artilleurs de l’équipe d’origine portaient les marques du combat : l’un arborait une coquille de thermoplastique au bras et l’autre un pansement à la cuisse. Des blessés ambulants, qui, normalement, auraient dû être autorisés à récupérer avant de retrouver leurs canons ; mais c’était un luxe que l’Indomptable ni aucun autre vaisseau de la flotte de l’Alliance ne pouvait se permettre pour l’instant. Pas tant, du moins, que menacerait un autre combat et qu’elle risquerait de nouveau l’anéantissement.

« Ils ont insisté pour regagner leur poste de combat », murmura le capitaine Desjani à l’oreille de Geary, non sans que ses traits affichassent une grande fierté. Son vaisseau et son équipage. Ils s’étaient bien battus, âprement, ils avaient travaillé contre la montre pour remettre cette batterie en état, prête à engager le combat, et maintenant ils se sentaient prêts à se jeter à nouveau dans la mêlée.

Geary ne parvenait pas à s’ôter de l’esprit que ces dommages désormais réparés et ces matelots qui manquaient à l’appel et attendaient encore leurs funérailles étaient tous la conséquence de décisions qu’il avait prises.

Pourtant, confiance, fierté et détermination continuaient de briller dans les yeux de ces spatiaux qui le regardaient, ainsi qu’une foi décourageante en « Black Jack » Geary, le légendaire héros de l’Alliance. Ils restaient prêts à le suivre. Ils obéissaient à ses ordres depuis ce système stellaire où la flotte avait laissé tant de bâtiments détruits. « Un sacré bon boulot », déclara Geary en s’efforçant d’insuffler ce qu’il fallait d’émotion à sa voix, mais pas davantage. Il devait avoir l’air aussi concerné qu’impressionné, mais pas au point de passer pour turlupiné. « Je n’ai jamais travaillé avec un meilleur équipage, ni avec un qui se batte aussi vaillamment. » C’était d’ailleurs assez vrai. Sa seule expérience du combat, avant d’être arraché à un siècle d’hibernation et transbordé sur l’Indomptable, se limitait à une bataille spatiale perdue d’avance et livrée à un contre dix. Une flotte entière de spatiaux dépendait maintenant de lui, sans rien dire du sort de l’Alliance elle-même.

Voire de celui de l’humanité.

Aucune pression, donc. Pas l’ombre d’une.

Geary sourit à l’équipe des artilleurs. « Nous serons de retour sous six heures dans le système de Lakota, et nous vous fournirons des cibles. » Les spatiaux eurent des sourires féroces. « Reposez-vous un peu d’ici là. Capitaine Desjani ? »

Elle hocha la tête. « Repos, ordonna-t-elle aux servants. Vous êtes relevés de vos fonctions pour les quelques heures qui viennent et vous avez droit à des rations complètes. » Les spatiaux sourirent de nouveau. Compte tenu de l’appauvrissement des réserves de vivres, les repas étaient réduits à la portion congrue.

« Les Syndics regretteront amèrement notre retour à Lakota, promit Geary.

— Vous pouvez vous retirer, ajouta Desjani avant d’emboîter le pas à Geary, qui quittait la batterie. Je ne pensais pas que nous pourrions rendre trois alpha pleinement opérationnelle en temps voulu, avoua-t-elle. Ils ont vraiment fait un boulot fantastique.

— Ils ont un excellent commandant », fit observer Geary. L’éloge parut embarrasser Desjani, pourtant vétéran chevronné de batailles bien plus nombreuses que celles qu’avait livrées Geary. « Comment se porte l’Indomptable, autrement ? » demanda-t-il. Sans doute aurait-il pu se contenter de consulter les données du statut de la flotte, mais, en pareil cas, il préférait s’adresser directement à un officier ou à un spatial.

« Les lances de l’enfer et projecteurs de champs de nullité sont tous opérationnels, tous les systèmes de combats pleinement efficaces, et tous les dommages à la coque subis à Lakota réparés, ou colmatés en attendant que nous puissions nous y atteler, récita aussitôt Desjani. Nos capacités de manœuvre sont totales.

— Qu’en est-il des munitions ? »

Desjani fit la grimace : « Plus aucun missile spectre, vingt-trois conteneurs de mitraille et cinq mines en stock, nos réserves de cellules d’énergie à cinquante et un pour cent. »

Le niveau de ces réserves sur un vaisseau n’était pas censé descendre en dessous de soixante-dix pour cent afin de laisser une certaine marge de sécurité. Hélas, presque tous les vaisseaux de la flotte connaissaient les mêmes déficiences que l’Indomptable, et, même s’ils parvenaient à s’extraire de nouveau de Lakota en combattant, Geary ignorait quand il pourrait faire remonter leurs réserves à soixante-dix pour cent.

« Nos auxiliaires pourront fabriquer de nouvelles munitions et cellules d’énergie, capitaine, déclara Desjani en hochant la tête avec assurance, comme si elle lisait dans son esprit.

— Les auxiliaires en fabriquent aussi vite qu’ils le peuvent, ainsi que des pièces détachées. Mais leurs réserves de minerais bruts sont de nouveau au plus bas, lui rappela Geary.

— Lakota nous en fournira davantage, affirma Desjani en lui souriant. Vous ne pouvez pas échouer. » Elle s’interrompit un instant pour le saluer. « Je dois encore opérer quelques vérifications avant que nous n’atteignions ce système. Avec votre permission, capitaine. »

Il ne put s’interdire de lui retourner son sourire, bien que la confiance aveugle que lui témoignait Desjani, et qu’elle partageait d’ailleurs avec beaucoup d’autres spatiaux de la flotte, lui parût exaspérante. Ils le croyaient envoyé par les vivantes étoiles elles-mêmes pour sauver l’Alliance : il avait été miraculeusement retrouvé gelé en sommeil de survie mais encore vivant, juste à temps pour se voir confier, bien à contrecœur, le commandement d’une flotte piégée au cœur de l’espace ennemi. Tous avaient été élevés dans la légende du grand Black Jack Geary, épitomé des officiers de la flotte et héros mythique. Qu’il ne fût pas ce mythe ne semblait pas encore s’être imposé à eux. Mais Desjani l’avait suffisamment vu à l’œuvre, des premières loges, pour savoir qu’il n’avait rien d’un mythe, et elle n’en croyait pas moins toujours en lui. C’était relativement réconfortant, dans la mesure où Geary avait une très haute opinion du jugement de son capitaine de pavillon.

Surtout en regard de ces autres officiers qui continuaient de le prendre pour un imposteur, sinon pour la coquille creuse du héros qu’il avait été jadis. Ce petit groupe s’ingéniait à saper son autorité depuis qu’il avait accepté, malgré lui, d’assumer le commandement de la flotte après l’assassinat de l’amiral Bloch par les Syndics. Il n’avait pourtant pas brigué ce commandement, encore assommé par cette brutale révélation : les gens et les lieux qu’il avait connus étaient maintenant du passé, vieux d’un siècle. Cependant, autant du moins qu’il pût en juger, il n’avait pu que l’accepter dans la mesure où il avait été promu capitaine de vaisseau cent ans plus tôt, ce qui faisait de lui l’officier le plus ancien de la flotte dans ce grade.

Geary retourna son salut à Desjani : « Bien sûr. Le travail d’un commandant n’est jamais terminé. Je vous reverrai sur la passerelle dans quelques heures. »

Cette fois, le sourire de Desjani se fit encore plus féroce ; elle anticipait déjà la bataille avec les forces des Mondes syndiqués. « Ils ne sauront même pas ce qui les a frappés », prophétisa-t-elle, pleine d’espoir, en entreprenant de remonter la coursive.

Soit eux, soit nous, ne put-il s’empêcher de se dire. Arracher la flotte à un piège auquel elle venait à peine d’échapper pour la ramener aussitôt dans le système stellaire ennemi où elle avait frôlé la destruction avait sans doute été une décision insensée. Mais les officiers et les spatiaux de l’Indomptable l’avaient acclamée et il en allait de même de tous ceux de la flotte, il en avait la certitude. Il s’efforçait encore de comprendre plus intimement ces spatiaux de l’Alliance qui vivaient un siècle après sa propre époque, mais il les savait au moins capables, et avides, de se battre comme des démons. S’ils devaient mourir, ils le feraient en affrontant l’ennemi au combat, pas en lui tournant le dos.

Non point qu’ils s’attendissent à mourir, pour la plupart, puisqu’ils comptaient sur lui pour les ramener chez eux indemnes et sauver l’Alliance dans la foulée. Puissent mes ancêtres m’assister.


Victoria Rione, coprésidente de la République de Callas et sénatrice de l’Alliance, l’attendait dans sa cabine. Geary s’accorda une pause en la voyant. Victoria avait à tout instant accès à sa cabine, puisqu’elle y avait passé par intermittence un bon nombre de nuits, mais elle évitait Geary depuis qu’il avait ordonné à la flotte de retourner à Lakota. « Qu’est-ce qui t’amène ? » s’enquit-il.

Elle haussa les épaules. « Nous réintégrerons Lakota dans cinq heures et demie. C’est peut-être notre dernière chance de parler puisque la flotte risque d’être anéantie peu après.

— Sans doute pas la meilleure façon de me stimuler pour le combat », fit-il observer en s’asseyant face à elle.

Rione secoua la tête en soupirant : « C’est démentiel. Quand tu as retourné cette flotte vers Lakota, je n’ai pas voulu y croire, puis tout le monde s’est mis à t’acclamer autour de moi. Je ne vous comprends pas, ni eux ni toi. Pourquoi les officiers et les matelots ont-ils l’air si satisfaits ? »

Il comprenait parfaitement ce qu’elle voulait dire. Les réserves de cellules d’énergie étaient au plus bas, les stocks de munitions encore plus pauvres, la flotte était percluse d’avaries consécutives aux combats, tant de Lakota que de ceux qui l’avaient précédé, la formation n’était plus qu’un enchevêtrement désordonné après sa retraite frénétique hors de ce système stellaire et sa hâtive volte-face. Sous un angle rationnel, lancer une nouvelle attaque était pure insanité, encore qu’à Ixion, à un moment donné, il eût compris que c’était pourtant le meilleur moyen de rallier la flotte ; la certitude que tenter de s’y attarder ou de fuir à travers ce système eût dans les deux cas signé sa destruction avait facilité sa décision. « Difficile à expliquer. Ils ont confiance en moi et en eux-mêmes.

— Mais ils se précipitent tête baissée vers un système dont ils viennent tout juste de s’échapper ! Pourquoi est-ce que ça devrait leur plaire ? C’est absurde. »

Geary se rembrunit et s’efforça de traduire oralement ce qu’il savait déjà viscéralement : « Tous savent qu’ils vont affronter la mort. Qu’on leur ordonnera de charger bille en tête un ennemi qui s’efforcera de son mieux de les anéantir et que, de leur côté, ils tenteront aussi de détruire. Peut-être est-il absurde d’éprouver de la joie à la perspective de retourner combattre à Lakota, mais les autres choix qui s’offrent à eux ne le sont pas moins, ne trouves-tu pas ? L’essentiel, c’est qu’ils soient désireux de le faire… de continuer le plus longtemps possible à frapper l’ennemi, aussi durement qu’ils le peuvent, en se persuadant que ça y changera quelque chose. Ils sont convaincus qu’infliger une défaite aux Syndics est crucial pour la défense de leur patrie, qu’il est de leur devoir de la défendre, et ils sont prêts à mourir en combattant. Pourquoi ? Parce que. »

Rione soupira encore plus profondément : « Je ne suis qu’une politicienne. Nous ordonnons à nos guerriers de se battre. Je peux sans doute comprendre pourquoi ils combattent, mais pas pourquoi ils applaudissent à cette manœuvre.

— Je ne prétends pas non plus le comprendre. C’est ainsi, voilà tout.

— Ils ont acclamé les ordres et y ont obéi parce que c’est toi qui les leur as donnés, ajouta Rione. Pourquoi ces guerriers se battent-ils, John Geary ? Pour rentrer chez eux ? Pour protéger l’Alliance ? Ou pour toi ? »

Il ne put réprimer un petit rire. « Pour les deux premiers motifs, qui n’en font d’ailleurs qu’un puisque l’Alliance a besoin de cette flotte pour survivre. Et peut-être aussi un peu pour le troisième.

— Un peu ? » Rione eut un ricanement de dérision. « Cela de la part d’un homme à qui l’on a offert un trône de dictateur ? Si nous survivons à ce retour à Lakota, le capitaine Badaya et ses pareils réitéreront leur proposition.

— Et je la repousserai encore. Si tu te souviens bien, pendant tout le trajet jusqu’à Ixion nous avons craint qu’on ne me relève de mon commandement à notre arrivée dans ce système. Voilà au moins une meilleure raison de s’inquiéter.

— Ne va surtout pas t’imaginer que tes adversaires parmi les officiers supérieurs de la flotte renonceront parce que tu auras pris une décision applaudie par sa grande majorité ! » Rione tendit la main pour tapoter quelques touches et l’image du système stellaire de Lakota s’afficha au-dessus de la table de la cabine. Les positions qu’occupaient les vaisseaux syndics quand la flotte avait sauté hors du système étaient encore figées sur la représentation holographique. Très nombreux, ils disposaient d’un avantage considérable sur une flotte de l’Alliance durement éprouvée. « Tu me dis qu’on n’aurait pas survécu si on avait tenté de traverser Ilion. Très bien. Mais en quoi la situation aura-t-elle changé à Lakota ? »